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Sous l'aspect, à première vue banal, d'un pâturage de montagne parcouru
par les pies rouges aux mamelles généreuses, le plateau du col
de Cenise nous paraît constituer un paysage unique dans les Alpes.
Mais plantons d'abord le décor.
Le col de Cenise, situé dans le massif
des Bornes, au-dessus du Petit Bornand,
fait communiquer la vallée de la Borne avec
celle de l'Arve. Séparant le chaînon calcaire
du Jallouvre du lapiaz des Rochers
de Leschaux, il étale, sur plus d'un km² (la moitié de la surface
de la Principauté de Monaco .....) une épaisse couche de terrains glaciaires.
Le glacier de l'Arve, alimenté en grande partie
par les glaces du massif du Mont-Blanc, et
celui de la Borne qui drainait l'intérieur
du massif Bornes-Aravis confluaient au-dessus
de Saint Pierre en Faucigny.
De Saint
Pierre en Faucigny jusqu'au col,
le trajet en remontant la vallée de la Borne
était plus court que celui qui emprunte celle de l'Arve
. Les glaces des Bornes s'élevaient donc à
un niveau quelque peu inférieur à celui de leurs homologues de l'Arve.
La tendance générale était donc à une diffluence de ces dernières, par-dessus
le col de Cenise, dans le sens Nord-Est Sud-Ouest.
Mais les appareils locaux qui garnissaient les pentes de chaque côté du
col, le glacier des Rochers de Leschaux au
Nord et celui des chaînons du Jallouvre et
du Bargy au Sud venaient troubler le jeu et
modifier la circulation des glaces en créant peut-être
une petite selle glaciaire dans les environs
du col.
Dans la vallée de Solaison toute proche, la
situation était toute différente
Ici, les glaciers locaux étant pratiquement inexistants, les glaces de l'Arve
pouvaient prendre le pas sur celle des Bornes
et le col devait être parcouru par une diffluence dans le sens Nord-est
Sud-ouest, qui se traduit d'ailleurs actuellement par la présence de blocs
erratiques de gneiss dans cette zone.
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Un bloc erratique de grés ..... |
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..... situé au col de Cenise même. |
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Quelques-uns des laquets du plateau de Cenise, ..... |
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..... l'un d'entre eux, qui présente un écoulement d'eau ..... |
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..... et un autre, presque à sec en cet été 2003 caniculaire. |
À quoi peut-on attribuer ces formes originales ?
Éliminons tout d'abord une origine glaciaire proprement dite. Leur petite
taille et leur situation font qu'il ne peut s'agir de lacs
d'ombilic ou de cirque.
Il nous semble également exclus qu'il puisse s'agir de kettles,
ces entonnoirs dus à la fusion de masses de glace couvertes de pierrailles
et transportées par un glacier jusqu'à son front.
Les faibles dimensions des laquets supposent
en effet des masses de glace de dimensions très réduites, donc protégées
par une couche de pierraille peu épaisse. Le retard de fusion n'aurait alors
pas été suffisant pour permettre aux apports fluvio-glaciaires
ultérieurs de noyer l'ensemble et donc de donner naissance à des
kettles.
De plus, les glaces würmiennes n'ayant pas
recouvert le plateau de Cenise, la formation
des laquets daterait du Riss ou d'un Würm
très ancien. Il nous semble alors peu probable que des formes de dimensions
aussi réduites aient pu résister à l'érosion depuis ces glaciations lointaines.
On peut penser alors penser, certes, à des entonnoirs
de dissolution, des dolines, que l'on
peut effectivement s'attendre à trouver dans ce massif calcaire au riche
modelé karstique.
Les laquets pourraient-ils communiquer, en profondeur, avec des scialets
?
Mais, à cet endroit, l'ossature rocheuse des Bornes
n'affleure pas ; elle est masquée par les terrains glaciaires. Quelle
peut être l'épaisseur de ceux-ci ?
Leur grande étendue et l'absence de tout pointement rocheux à leur surface
nous incitent à penser que cette épaisseur doit être assez importante.
De plus, des glissements de terrain ont affecté le versant est du col, un
peu au sud de celui-ci, pratiquant dans les dépôts glaciaires une coupe
haute de plus de 100 m, ce qui laisse penser qu'ils sont très épais
dans toute cette zone.
L'influence d'un substratum calcaire pourrait-elle
se faire sentir au travers d'une telle épaisseur de terrains imperméables
?
Un tel exemple de modelé crypto-karstique se
rencontre, certes, sur le lapiaz des Ottans
(Sixt, Haute-Savoie) ou au Plan
Jovet (Les Contamines, Haute-Savoie)
(Le Pays du Mont Blanc, par Michel Delamette,
Editions GAP), mais dans un contexte géologique bien différent.
Au col de Cenise, l'épaisseur probable des
terrains glaciaires, la régularité des formes des entonnoirs et leurs faibles
dimensions, leur répartition sur l'ensemble du plateau - contrairement à
ce que montre la carte géologique Annecy-Bonneville - et en particulier
au col même, là où l'épaisseur de terrains glaciaires est la plus forte,
le fait
enfin qu'ils soient remplis d'eau nous incitent
à penser qu'il ne s'agit pas d'un modelé karstique.
Éliminons finalement la possibilité qu'il s'agisse de trous d'obus ou de
bombes. D'après des sources locales, les combats des Glières
ne se sont pas étendus jusqu'ici et il n'y a jamais eu de champ de tir à
cet endroit.
L'origine qui nous paraît la plus vraisemblable est celle de cicatrices
de lithalses.
Ceci en ferait le seul site de ce genre connu dans
les Alpes.
Nous nous contenterons de rappeler ici brièvement ce qu'est une lithalse.
Dans certaines conditions, la glace peut, lors des périodes froides, migrer
et se rassembler, en-dessous de la surface du sol, sous forme de lentilles.
Ces migrations se produisent dans les zones non recouvertes
par les glaciers mais soumises à des conditions périglaciaires,
telles que celles que l'on rencontre actuellement dans le nord-ouest du
Canada.
Lors d'un réchauffement ultérieur, la glace formant les lentilles fond et
une dépression en entonnoir apparaît, qui se remplit d'eau, c'est une cicatrice
de pingo ou de lithalse.
Il existe plusieurs modes de formation des pingos
et lithalses,
Pour
plus de renseignements sur cette forme originale de modelé périglaciaire,
que, par analogie avec les formes analogues observées dans le Massif
Central, nous avons appelé laquets,
nous renverrons le lecteur à la page
Pingos,
palses et lithalses
Dans le cas de Cenise, nous pensons nous trouver
devant des cicatrices de lithalses, c'est-à-dire
dus à la migration de la glace dans un sol poreux.
Le scénario des événements pourrait être le suivant (mais d'autres options
sont sans doute possibles) :
Au stade maximum d'élévation des glaciers rissiens,
le col de Cenise était, ainsi que nousl'avons
dit plus haut, noyé sous les glaces ; les eaux de fonte latérales s'échappaient
vers le nord-ouest, pour rejoindre la vallée de Solaison,
creusant au passage un canyon emprunté par le sentier de la Glacière
(marmites de géant dans les parois).
Puis les glaciers reculent. Celui de l'Arve
stationne un moment sur le col.
Ses eaux de fonte s'écoulent alors vers le Sud - Ouest, vers l'intérieur
du massif des Bornes.
Au passage, elles emportent des éléments morainiques, qu'elles étalent sous
forme de sandur,
après les avoir débarrassé de leurs argiles.
Par la suite, les éléments de surface de ce sandur
vont s'altérer, en incorporant peut-être également des argiles amenées par
le vent à partir des délaissés des glaciers et donner naissance au riche
alpage actuel.
Après une période de réchauffement, interglaciaire
ou interstade, survient le stade final du Würm,
au cours duquel la surface du glacier de l'Arve
s'établit à un niveau insuffisant pour que ses glaces puissent franchir
le col.
Ce glacier construit alors une moraine, bien visible tant sur la carte géologique
que sur le terrain, à la cote 1700 m, alors que, à peu près symétriquement,
l'appareil du Borne édifie sa propre moraine,
à l'altitude 1690 m, bien visible également en travers de la vallée.
Entre le col et la moraine 1690 m, les terrains sont alors soumis à des
conditions périglaciaires particulièrement dures, sous la double action
du climat et de l'altitude.
Sous la surface du sol, l'eau migre dans les terrains relativement perméables
de l'ancien sandur et se rassemblent sous forme
de lentilles de glace, qui soulèvent la surface du sol en créant des buttes
de terrain, les lithalses.
Finalement, il y a une dizaine ou une quinzaine de milliers d'années, ces
lentilles fondent en donnant naissance aux laquets
actuels.
Que l'on ne s'étonne pas que des formes de tailles aussi petites aient pu
résister pendant des milliers d'années à l'érosion. L'exemple des laquets
de l'Aubrac, est là pour nous prouver qu'elles
en sont parfaitement capables.