LES RAVINEMENTS D'AFFRONTEMENT

137 - 28 octobre 2011

Que se passe-t-il lorsque deux glaciers de vallée se rencontrent face à face, s'affrontent en quelque sorte ?
Le cas est actuellement peu fréquent.
Il se rencontrait plus souvent, semble-t-il, lors des glaciations anciennes et nous a légué des ravinements parmi les plus impressionnants des Alpes.

La cause essentielle de ces ravinements nous paraît être la suivante : parvenues à leur point de rencontre, les eaux glaciaires se heurtaient à l'obstacle que constituait l'imperméabilité du glacier. Elles ne pouvaient plus bénéficier de trajets relativement faciles contre les parois en empruntant les "moulins de rive".
De plus, les eaux glaciaires qui coulaient contre les rives de chacun des glaciers, à une cinquantaine ou une centaine de mètres sous la surface, ajoutaient leurs flux au point de rencontre. Deux solutions s'offraient à elles :

- former un lac à la surface du glacier, d'où elles pouvaient s'écouler au-dessus de la zone imperméable du glacier. On peut citer ainsi l'ancien lac du Tacul ou le Gornerseen, sur le Gornergletscher (Mont Rose).
On lira à ce sujet l'article très documenté de Luigi Peretti

. Les lacs de barrage glaciaire et le vidage du lac de Galambra (Massif d'Ambin). In: Revue de géographie alpine. 1935, Tome 23 N°3. pp. 635-654.
doi : 10.3406/rga.1935.5482
url : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rga_0035-1121_1935_num_23_3_5482

- mais, en général, semble-t-il, les eaux glaciaires parvenaient à se frayer un passage contre le flanc d'auge, où leur débit élevé entraînait, dans sa descente vers les profondeurs, une érosion intense, créatrice de ravinements dont certains ont pu subsister jusqu'à nos jours. S'agissant de formes très anciennes, leur aspect s'est bien entendu, modifié depuis.

C'est effectivement le cas, comme nous allons le constater dans le bassin du Drac - particulièrement riche dans ce genre de relief - ainsi qu'à l'intérieur du Vercors. Nous vous proposons donc trois exemples de ravinements d'affrontement, datant tous trois de la glaciation maximum La Molière.

LA COMBE CHARBONNIERE

Au-dessus de Corrençon-en-Vercors ( Isère) nous rencontrerons un premier exemple : la Combe Charbonnière où l'affrontement de deux glaciers a conduit à un relief remarquable (F sur le croquis ci-dessous ).





Cette combe prend naissance, à sa partie haute, contre la falaise qui s'élève jusqu'à la crête; elle n'est pas surmontée par un entonnoir d'alimentation. L'érosion qui lui a donné naissance n'était donc pas de nature torrentielle, mais glaciaire, alors que la Combe Charbonnière n'est pas dominée par un cirque susceptible de l'avoir alors alimentée. D'où provenait donc la glace capable d'engendrer une combe d'une pareille importance?
Etait-ce le glacier intérieur du Vercors ?
Mais au cours des deux dernières glaciations, Riss et Würm. la pénétration des glaces du glacier de l'Isère à l'intérieur du Vercors ne dépassait pas Lans-en-Vercors.
Il nous faut remonter à la glaciation maximum La Molière. Au pléniglaciaire de celle-ci, le glacier intérieur du Vercors (flèche 3 sur le croquis ci-dessus), dont les glaces provenaient essentiellement de la diffluence de son homologue de l'Isère transitant par la vallée du Furon, rencontrait alors ici à peu près frontalement le glacier du versant nord de la Grande Moucherolle (flèche 2).
Les eaux glaciaires de la rive gauche du premier, coulant contre le versant ouest des crêtes, se joignaient donc celles de la rive droite du second.
C'est donc l'addition des débits des eaux glaciaires de cette glaciation ancienne qui nous paraît avoir été à l'origine de la Combe Charbonnière.

CAS D'UN MASSIF ISOLE

Lors de la création d'un ravinement d'affrontement, les deux glaciers qui s'affrontent peuvent être deux branches d'un même appareil. Ceci se produit lorsqu'un glacier rencontre sur son chemin un massif isolé. Il se divise alors, sur la "proue" du massif, en deux branches qui encerclent celui-ci et qui se retrouvent, affrontées, sur la "poupe". Nous en donnerons deux exemples, le ravinement de la Peyrouse et le ravinement de la face nord est du Mont Aiguille

LE RAVINEMENT DE LA PEYROUSE

C'était le cas, pensons nous, lors de la glaciation maximum La Molière - car les appareils würmien et rissien se sont situés trop bas - du petit massif de La Peyrouse, sommet sud de la montagne du Conest, au-dessus de La Mure (Isère). Les deux branches du glacier de la Romanche qui le contournaient, l'une par l'est (vallée de Saint-Jean- de- Vaulx), l'autre par l'ouest (vallée du Drac), se rejoignaient en s'affrontant sur le versant sud (la poupe).

Vue du massif de La Peyrouse, prise du sud .....






.....et plan de situation,où nous avons représenté par des flèches blanches les trajets que, selon nous, suivaient les glaciers de cette glaciation La Molière.





Nous proposons le scénario suivant pour tenter d'expliquer le relief de cette face sud :
Au début de la glaciation La Molière, le glacier de la Romanche vient englober le massif de la Peyrouse. Les deux courants de glace qui circulent contre les versants est et ouest se retrouvent ensuite face-à-face sur la face sud. Leurs eaux glaciaires réunies ajoutent leurs débits et commencent à y creuser un ravin, descendant jusqu'en bas de la pente.
Au maximum de la glaciation, la surface de glace atteint sensiblement le niveau du sommet, comme le montre la présence, à quelques dizaines de mètres seulement sous celui-ci, de beaux sillons vallonnés:
Voici ceux du versant ouest, ......



..... et ceux du versant est.



La présence de ces sillons vallonnés presque au sommet de La Peyrouse montre que la surface du glacier se situait, au pléniglaciaire, pratiquement au niveau de celui-ci. Il s'agissait donc de ce que nous avons appelé un « sommet jardin ». Sous l'action des eaux glaciaires, le ravin se développe alors du sommet jusqu'en bas de la face sud.

Après la fin de la glaciation La Molière, l'érosion régressive s'empare du ravin et l'agrandit, l'amenant sensiblement à la surface limitée par les pointillés verts sur la photo ci-dessus.
Puis elle cesse, sauf à peu de distance du sommet, où elle est encore active. Le vallon se cicatrise alors et se végétalise.

Enfin, plus récemment, l'érosion par les eaux météoriques et les avalanches creuse, dans son talweg, la ravine remarquable, même à grande distance, que l'on peut voir de nos jours.




Faire intervenir la seule érosion régressive ne nous semble pas pouvoir expliquer toutes les particularités de ce relief.

Rappelons d'abord quelques-unes des causes possibles d'une érosion régressive :
- une attaque fluviatile, par exemple par un méandre entaillant le bedrock ou simplement par les caprices de la hiérarchisation des ravinements dans les marnes du bas d'un versant
- un éboulement local d'une falaise
- une rupture de la continuité d'une barre rocheuse, liée en particulier à son décalage par une faille
- une torsion anticlinale de la barre rocheuse
- voire l'ouverture d'une route.
Aucune d'entre elles ne nous semble en mesure d'expliquer le fait que la chalanche de la Peyrouse aboutisse à proximité des sillons vallonnés, c'est-à-dire, à peu de choses près, au niveau de la surface de l'ancien glacier.

Il nous semble donc possible de considérer que, si l'érosion régressive a bien été un élément prépondérant dans la création de ce ravinement, l'érosion glaciaire a également joué un rôle important. C'est elle qui a fourni à l'érosion régressive une amorce en bas de la pente - nous pensons à la partie inférieure du ravin glaciaire - et qui permet d'expliquer le fait qu'elle culmine tout près du sommet.

Enfin, le cas le plus esthétique peut-être :

LE RAVINEMENT NORD-EST DU MONT AIGUILLE

Plus de données sur le Mont Aiguille dans :
http://www.geol-alp.com/h_vercors/lieux_vercors/mont_aiguille.html

Cette chalanche, dont seule la partie supérieure est visible sur la photo, entame le socle du Mont Aiguille (Vercors, Isère) sur une hauteur de plus de 500 m et une largeur maximum de 500 m. A sa partie supérieure, elle bute contre la falaise de calcaire urgonien.
Plusieurs épaulements, tant sur les arêtes du socle que dans les environs, signent le passage de la glaciation maximum la Molière, avec un niveau de glacier voisin de 1740 m.

Il nous paraît possible d'être ici en présence d'un ravinement d'affrontement, comme le montre la carte suivante.

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Photo B. Gouilloux

Les flèches blanches montrent le cheminement probable des glaciers dans les environs du Mont Aiguille.

Mais il faut bien comprendre que pratiquement toute la zone représentée par cette carte était couverte de glace. Seuls émergeaient le Mont Aiguille et la crête des Rochers du Parquet.
Les glaces provenant du plateau du Vercors via le Pas de la Selle,repérées 1 longeaient le flanc nord-ouest du Mont Aiguille. Celles numérotées 2 provenaient des Rochers du Parquet et du Pas de l'Aiguille

Les deux flux se rencontraient contre la face nord-est du Mont Aiguille.



La situation est assez complexe : au-dessus de la chalanche, la falaise qui forme la face nord-est du Mont Aiguille a été l'objet d'énormes éboulements qui y ont creusé un large couloir.
Ces éboulements sont-ils à l'origine de la chalanche, ou, au contraire, est-ce celle-ci qui les a provoqués en excavant la base de la falaise ?
Il est difficile de répondre à cette question. Mais en tout cas, il est certain que c'est l'érosion régressive postglaciaire qui a fini de donner sa forme à la chalanche.

Pour les généralités sur Les ravinements d'origine glaciaire

Pour en savoir plus sur Les chalanches

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