12 - Glaciers et falaises

La «règle des falaises»


Revenons au Crêt oriental du Vercors. Si l'on porte sur un même graphique les falaises du versant est de ce Crêt et les sommets d'épaulement les plus élevés on voit que la base des falaises se situe en général entre 1700 et 1750 m d'altitude, plus rarement 1800 m. et que, en règle générale, les sommets d'épaulement se situent une centaine de mètres en dessous de celle-ci.



Si l'on prend en compte l'érosion depuis cette glaciation très ancienne, on peut estimer qu’au pléniglaciaire de celle-ci, le glacier venait lécher le bas de la falaise.
Ceci n'a rien d'étonnant et nous paraît résulter du mode même de l’érosion glaciaire. Nous l'avons dit, l'érosion semble atteindre son maximum dans une tranche de 50 à 150 m sous la surface, d'où la formation des épaulements à cette profondeur. 
Supposons que le flanc de la vallée soit formé de terrains sensibles à l'érosion, surmontés par une couche de roche beaucoup plus résistante, dont le pendage est dirigé à l'opposé du glacier. Plaçons-nous au pléniglaciaire de la glaciation maximum.

Au fil du temps, l'érosion va s'attaquer à la pente, la faire reculer (phase 1) ..........



....... un épaulement va se former, puis progresser. La vallée va s'élargir. les roches tendres seront facilement déblayées et évacuées par le glacier (phase 2).


Après un certain temps, l'érosion atteindra la couche résistante ; la falaise, excavée à sa base, s'écroulera par pans et sera également emportée par le glacier, mais l'érosion progressera moins rapidement (phase 3).
Par contre, elle se poursuivra sans ralentir dans les zones où la roche dure n'est pas encore atteinte,



On conçoit donc que, si l'action de l'érosion glaciaire se prolonge assez longtemps, le glacier sera finalement limité par une falaise dont la partie inférieure sera noyée par la glace.Il s'ensuivra une "rectification" du tracé en plan du versant, qui, dans l'hypothèse où le banc de roche dure n'est pas tronçonné en éléments dénivelés par des failles, pourra être sensiblement rectiligne.
A la décrue glaciaire, dès le début du recul des glaciers, l'érosion va s'attaquer aux pentes et, au fil des millénaires, les formes évolueront. Selon les caractéristiques du terrain, les épaulements pourront s'effacer plus ou moins complètement ou même disparaitre totalement. 
On notera que ce scénario impose que le pendage de la couche dure soit dirigé à l'opposé du glacier - il s'agit d'une cuesta - car, dans le cas inverse, la démonstration ne peut s'appliquer.

Nous pensons donc que la forme et l'implantation actuelles du Crêt Oriental du Vercors sont l'œuvre des glaciers.
Peut-on généraliser ceci et dire que le bas des falaises est toujours légérement noyé lors du pléniglaciaire de la glaciation maximum si le pendage de la couche dure est dirigée à l'opposé du glacier ? 
C'est effectivement le cas pour toutes les falaises que nous avons rencontrées :
- en Vercors : Crêt oriental du Vercors, Mont Aiguille, différents sommets de la Corniche tithonique, en particulier le Rocher du Baconnet.
- dans les Alpes du sud : Montagne de Saint Genis, Céüse, Côte Névachaise ( vallée du col de l'Échelle, Hautes-Alpes ) ou encore Pointe de la Selle (Queyras).
- en Chartreuse : Dent de Crolles, Chamechaude, Grand Som,
- en Savoie, dans les Aiguilles de l'Argentière, Tête des Cos
- et en Suisse, dans le Valais, sur le bord du Grimselsee
Ces derniers sommets sont constitués de roches cristallines. Le  Rocher du Baconnet et le Saint Eynard sont en calcaire tithonique et la Pointe de la Selle en calcaire jurassique de la zone briançonnaise.
Si on ajoute à ces divers sommets la Côte Névachaise, où la glace atteignait la base d'aiguilles de calcaire dolomitique, on voit que, formés d'autres couches résistantes que l'Urgonien, ils confirment que l'implantation, en plan et en altitude, des falaises est bien l'œuvre des glaciers, quelle que soit la nature de la couche résistante.

Le Saint Eynard présente encore un autre intérêt : il montre que cette "règle des falaises" s'applique à d'autres glaciations que la glaciation maximum La Molière, puisque le glacier impliqué est ici celui du Würm.


Il nous semble donc très probable que cette "règle des falaises" peut s'appliquer dans la plupart des cas.


Aspect de la montagne au maximum des glaciations

On peut se demander quel était l'aspect de la haute montagne au pléniglaciaire de la glaciation maximum.

La réponse nous paraît couler de source, si l'on s'appuie sur les idées que nous avons développées dans nos pages :

- rôle des glaciers dans la formation des falaises

- prééminence de l'érosion glaciaire.

Si vous examinez, par exemple depuis un sommet, le paysage qui vous entoure, vous y apercevez fréquemment des lignes de falaises bordant les vallées et les vallons.
Noyez sous des glaces imaginaires la totalité du paysage situé en dessous de la base de ces falaises, en respectant la pente de celles-ci.
Tous les sommets d'altitude inférieure disparaitront alors sous ces glaces et vous verrez surgir sous vos yeux, dans ses grandes lignes, le paysage des temps révolus.


Bien entendu, cela ne permet pas de connaître la valeur absolue de l'altitude de surface des glaciers à ce moment, mais seulement leur position par rapport au paysage, celle qui compte pour la compréhension de celui-ci.

Voir à ce sujet influence de la tectonique et de l'isostasie
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Revenons au Crêt oriental du Vercors.

   Les eaux glaciaires provenant de l'amont du glacier de calotte La Molière, déjà abondantes au-dessus de 1700 / 1800 m, bloquées dans leur descente vers les profondeurs du glacier lorsqu’elles se heurtaient à l'imperméabilité de ses couches profondes, circulaient à une centaine de mètres sous la surface.
Dans leur marche vers l'aval, ces eaux venaient se rassembler contre le barrage que constituait le Crêt Oriental, qu'elles cherchaient à contourner par le nord ou par le sud pour rejoindre l'Isère ou la Durance.

Coulant contre le Crêt, elles y ont laissé leur empreinte, comme nous allons le voir sur deux exemples situés à proximité de Grand Veymont, ceux de Berrièves et de la Quinquambaye.

 Au pied du Rocher de Seguret, le contrefort qui porte l'épaulement de Berrièves domine un ravin d'érosion très marqué, le Ravin de Farnaud, qui prend naissance à l'altitude 1690 m. Il trahit l'existence passée d'un important afflux d'eau qui ne peut être que d'origine glaciaire.
Ce sont les eaux longeant le Crêt Oriental - en particulier celles du petit glacier de Berrièves, dont la rive droite s'appuyait sur ce contrefort - qui s'écoulaient par une brèche encore bien visible à cet endroit et qui ont créé ce ravin.




Quelques kilomètres plus loin vers le sud, l'arête de la Quinquambaye qui court du Petit Veymont jusqu'au Grand Brisou domine un énorme entonnoir d'érosion, le ravin de Barri, qui trahit, comme à Berrièves, mais en plus important encore, le passage d'un écoulement d'eau, coulant à 1800 m.




Nous sommes ici dans l'emprise du glacier du Grand Veymont et, ici aussi, il ne peut s'agir que d'un écoulement d'origine glaciaire.
Ces deux ravins constituent deux exemples des ravinements dont nous allons maintenant parler d'une manière plus détaillée, car ils nous paraissent constituer eux aussi des témoins fiables du passage des glaciers.
Nous verrons en particulier que les ravinements se situent toujours à l'aval des épaulements.
On voit donc que les eaux superficielles du glacier du Grand Veymont s'écoulaient vers le sud.
Il n'en était peut-être pas de même pour les eaux profondes, tributaires, elles, de la pente du fond d'auge et non de celle de la surface.

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