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LA PAGE DU SCEPTIQUE

135 - 16 octobre 2011


Certains lecteurs admettent avec difficultés trois points essentiels de notre étude :

Premier point : "Certes, les Alpes ont connu, avant le Riss, des glaciations d'importance comparable, voire même plus importantes. Mais vos observations vous permettent-elles de soutenir que leurs glaciers pouvaient s'élever plusieurs centaines de mètres plus haut que leurs homologues rissiens ? "

Deuxième point : " Vous imputez la formation des épaulements à l'action des eaux glaciaires coulant à une faible profondeur (50 à 100 m) sous la surface du glacier. Cela n'est pas avéré, donc la relation entre l'altitude d'un sommet d'épaulement et celle de la surface du glacier n'est pas prouvée "

Troisième point : "Vous citez, parmi les formes dues aux glaciers que vous datez de cette époque reculée, des atteintes superficielles telles que les ravinements et les chalanches. Ceci est-il basé sur un nombre suffisant d'observations ? Il nous paraît d'autre part très improbable que ce type de relief ait pu subsister pendant les centaines de milliers d'années écoulées depuis ces
glaciations anciennes ".


Rappelons d'abord que nous appelons "glaciations anciennes" les glaciations quaternaires antérieures au Riss.

Répondons ensuite au premier point.

Notre méthode de détermination de l'altitude atteinte par les glaciers de vallée lors des anc
iennes glaciations - et en particulier lors de la glaciation maximum - est basée sur l'utilisation de sites témoins, au premier rang desquels figurent les sommets d'épaulements.

On sait que l'altitude d'un sommet d'épaulement est liée à celle du glacier qui parcourait la vallée. Notre mèthode peut être considérée comme la réciproque de cette constatation.
Encore faut-il, dira-t-on, qu'un glacier ait existé dans cette vallée. On verra, à la page le Paillon, ce qu'il en est dans une vallées qui n'a jamais connu les glaciers.
De plus, l'origine indéniablement glaciaire de quelques sites témoins permet parfois des recoupements avec les résultats fournis par les sommets d'épaulements.
On a pu voir, au fil de ces pages, que les résultats obtenus dans divers massifs ou vallées étaient homogènes entre eux : c'est le cas du Dauphiné (Vercors, Grande Chartreuse et massifs environnants) ou encore des vallées de la Roya, de la Bévéra et du Paillon associés à la Vèsubie.
Toutes ces études conduisent à des altitudes de glaciers de vallée supérieures de quelques centaines de mètres à celles qu'ils atteignaient pendant le Riss. Ce résultat nous paraît admissible, surtout si l'on tient compte des surélévations probables du terrain par les mouvements orogéniques et du rebond glacio - isostatique depuis ces glaciations anciennes.

Que penser maintenant du deuxième point ?

L'intervention des eaux glaciaires est une hypothèse, que l'on pourra ou non admettre, mais qui n'est pas indispensable à notre démonstration. Celle-ci résulte tout simplement de la réciproque que l'on peut faire : si les glaciers sont susceptibles de créer des épaulements dépassant leur niveau de quelques dizaines de mètres, inversement, la présence d'épaulements - tout au moins de certains d'entre eux - prouve la présence de glaciers à quelques dizaines de mètres au-dessus de leurs sommets.
L'observation que l'altitude d'un épaulement est liée à celle du glacier qui lui a donné naissance est donc indépendante de l'hypothèse que l'on peut faira sur la façon dont ces épaulements ont été créés.

Passons au troisième point, le plus délicat :
Il ne porte pas sur l'existence ni sur l'altitude des anciens glaciers, mais seulement sur leur relation avec une forme très répandue en montagne, les ravinements (ravines, ravins, chalanches ainsi que versants d'érosion).
Nous avons remarqué en effet, nous l'avons dit à la page les épaulements que ceux-ci s'accompagnaient souvent de la proximité de ravinements.

En voici quelques exemples

- le ravin de Barri, une gigantesque chalanche

Au pléniglaciaire de la glaciation maximum (La Molière), le glacier du Grand Veymont affleurait la crête de la Quinquambaye (dans le ciel), derrière laquelle il s'écoulait..

A ce moment, les eaux glaciaires de sa rive droite se déversaient en grande partie par la brèche que l'on distingue à l'extrême gauche de la crête et qui marque le sommet de l'épaulement sur cette arête nord-est du petit Veymont. Puis, au fur et à mesure du retrait des glaciers, le point de franchissement de la crête s'est situé de plus plus bas sur celle-ci.

Au fil des millénaires, ces eaux glaciaires ont donné naissance au ravin de Barri. Bien entendu, celui-ci a été ultérieurement repris et remodelé par l'érosion régressive postglaciaire.
Voici le versant ouest du col du Serpaton, au-dessus de Gresse-en-Vercors (Vercors, Isère).
Les deux ravins, actuellement végétalisés, sont dominés par un repli de terrain qui dévie les eaux météoriques vers le ravin de droite.
Ils n'ont donc pas pu être formés par une érosion torrentielle.
Nous pensons donc que ce sont les eaux glaciaires du glacier du Drac qui ont creusé ces ravins lorsque ce glacier franchissait le col,

La prairie qui couvre ce versant ouest présente d'ailleuts des dépôts glaciaires que leur altitude désigne comme antérieurs au Riss.

En amont de Barcelonnette, Alpes-de-Haute-Provence, voici le Serre de l'Aut. Cette échine, longue de plus de 1 km, barre à peu près complètement le cours de l'Ubaye. Son versant sud, au-dessous de 2187 m se creuse de profondes ravines.

Aucun torrent n'a jamais coulé ici.
La Brèche qui marque la fin de la partie ravinée se situe à 2167 m. Or des sites témoins caractéristiques situés dans les environs nous montrent que l'altitude du glacier du maximum était ici de 2200 m environ.
Cette concordance nous amène à penser que les ravines ont été creusées par les eaux glaciaires de la rive droite du glacier de l'Ubaye.
On peut également remarquer qu'il n'existe plus de ravines à gauche de la Brèche, c'est-à-dire hors de portée de ces eaux glaciaires


Tous ces ravinements - et bien d'autres encore - présentent en commun le fait de culminer très au-dessus de l'emprise des glaciers wûrmiens et rissiens.
Bien entendu, lse sommets  des ravins ne se sont pas maintenus à une position et une altitude inchangée, mais les épaulements non plus. Tous deux ont évolué conjointement, selon l'importance des mouvements orogéniques et du rebond glacio - isostatique.
 
Il est difficile en effet d'admettre que certains ravinements puissent dater d'époques aussi reculées. Mais, par ailleurs, il est indéniable que le sommet d'un grand nombre de ceux-ci se situe près de la surface de glaciers anciens, en général à peu de distance d'un sommet d'épaulement, ce qui leur confère une évidente relation avec les glaciations.
Comment donc concilier la « fraîcheur » de certain ravinements - chalanches en particulier - avec le fait que leurs sommets se situent souvent à proximité d'un relief hérité d'une glaciation ancienne ?
On incrimine souvent l'action de l'érosion régressive pour expliquer la formation de ces ravinements. Mais
nous ne voyons pas pourquoi une érosion régressive, qui peut s'initier un peu partout dans un terrain favorable, aurait culminé aussi souvent à une très proche distance d'un sommet d'épaulement.
La convergence des valeurs des altitudes nous paraît bien s'accorder avec notre interprétation par une origine glaciaire.

Nous proposons l'hypothèse suivante : le ravinement a été initié par le même phénomène qui a donné naissance à l'épaulement (par exemple circulation d'eaux glaciaires lors de la glaciation maximum). Il s'est formé un relief d'érosion typiquement glaciaire : ravine ou ravin.
Puis, après la décrue glaciaire et des périodes de latence plus ou moins longues - durant les glaciations postérieures en particulier - au cours desquelles il a pu se cicatriser, le ravinement a subi une reprise d'érosion par des mécanismes plus actuels : action des eaux météoriques et / ou érosion régressive.

Nous avons rencontré tous les cas:
- période de latence encore en cours : le ravinement - ici un versant d'érosion près d'Ornon (Isère)- commence seulement à se végétaliser.
Pourtant relativement assez récent - il ne date que du Riss - il est peu visible dans le paysage.

Un ravinement végétalisé beaucoup plus ancien, datant de la glaciation maximum, serait à peine discernable.



- Période de latence terminée, reprise d'érosion en cours.

Les deux cas peuvent coexister à proximité l'un de l'autre, tels ceux-ci toujours près d'Ornon.
Le versant d'érosion 4 bis est celui de la figure précédente, celui repéré 4 date du Würm.



Parmi les caractéristiques qu'offrent ces ravinement, notons l'absence d'entonnoirs de réception dans leur partie amont, ce qui permet de les distinguer de vallons dus à des eaux torrentielles, tel qu'il en existe un peu partout (Roize, par exemple, dans le massif de la Chartreuse)

Comment ces formes superficielles auraient-elles pu persister pendant plusieurs centaines de milliers d'années ?

Nous pensons qu'au fil des millénaires, les ravinements ont été entretenus :
- par les glaciations suivantes, qui, bien que moins importantes, envoyaient, à certains moments, leurs eaux glaciaires dans dans les parties basses des ravinements
- pendant les interglaciaires, par les eaux de ruissellement lors des orages et par l'érosion régressive, qui empêchaient toute végétation de prendre racine.

Mais n'oublions pas que l'érosion par les eaux météoriques. ainsi que l'érosion régressive, ne pouvaient se produire que pendant les périodes de climat assez chaud, tel que l'actuel, et non pas au cours des glaciations elles-même qui ont régné pendant la plus grande partie du temps.

Selon nous, les glaciers seraient donc souvent responsables de la localisation des ravinements, les autres érosions plus actuelles étant responsable de leurs actuels forme, taille et aspect de surface.

Encore faut-il être sûr que le glacier incriminé dans la création d'un ravinement appartenait bien à une glaciation ancienne et non pas au Würm ou au Riss.

Dans le cas d'un glacier de vallée, la différence de quelques centaines de mètres mentionnée ci-dessus avec le glacier rissien de la vallée suffira à le prouver. Ceci est encore plus facile à déterminer lorsque la vallée n'a pas été englacée lors du Würm et du Riss.
Par contre la démonstration sera plus difficile à apporter dans le cas d'un glacier de versant, qui peut se reconstituer lors de chaque glaciation, à peu près toujours semblable à lui-même.

Retenons que ce dernier cas ne se rencontrera pas si l'on applique les règles formulées dans notre page détermination de la surface d'un glacier de vallée.


Pour en savoir plus sur Les ravines d'affrontement

Pour en savoir plus sur Les chalanches

Pour en savoir plus sur Les versants d'érosion